CRITIQUE | FILM

EAT THE NIGHT : mode histoire désactivé

Critique | Six ans après leur dernier long-métrage, Caroline Poggi et Jonathan Vinel reviennent avec un film ambitieux, explorant la frontière étroite entre le monde des jeux vidéo et la dure réalité du monde. Un "Ready Player One" à la Française audacieux, qui se perd quelque peu dans son propre défi.

SYNOPSIS

Pablo et sa sœur Apolline échappent à leur routine quotidienne en jouant à Darknoon, un jeu vidéo qui les accompagne depuis leur enfance. Un jour, Pablo fait la connaissance de Night, à qui il enseigne ses petites combines, ce qui le rapproche de ce dernier et l’éloigne d’Apolline. Alors que la fin du jeu approche, les deux garçons attisent la colère d’une bande rivale.

© Eat The Night

Eat The Night est un thriller français réalisé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Le film a été présenté en avant-première le 21 mai 2024 dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2024, où il a été nommé pour la Queer Palm.

NOTRE CRITIQUE

Au cœur des rues sombres et poisseuses du Havre, le duo de réalisateurs nous présente un long-métrage à l’imagerie déconcertante. En tout cas, pour un film qui mêle le virtuel à la réalité.

Cet aspect néo-noir teinté de bleu nous entraîne bien plus vers le thriller que vers le drame social que laissait présager le scénario, appuyant ainsi le récit fictif de la partie en prises de vues. Une démarche d’autant plus intéressante qu’elle vient contraster avec le côté virtuel, bien plus lumineux et naturel, venant ainsi perturber les certitudes quant à la réalité ou non. C’est comme ça que le film impressionne. D’un point de vue technique, Caroline Poggi et Jonathan Vinel ne sont pas des amateurs. Ils sont capables de construire un cadre, d’instaurer une ambiance et surtout de communiquer une idée uniquement à partir d’une esthétique et d’une mise en scène. Cette idée, c’est Darknoon, un jeu de rôle fictif qui suit tous les personnages et détermine toute l’évolution du film. Une histoire qui progresse au rythme de ce jeu, ou plus exactement de sa fin, puisque le film débute dès l’annonce de la fermeture de la plateforme et se termine à sa clôture définitive. Une page sur le point d’être tournée, semblant futile, mais qui va avoir un impact puissant sur le monde réel et sur les protagonistes qui ne semblent être en mesure de vivre ensemble que grâce à cet univers numérique. Une jolie métaphore dans laquelle le duo concentre tous leurs efforts. D’abord, un amas de pixels, la plateforme évolue vers un univers 3D plus fidèle à la réalité à mesure que les destins se dégradent, prenant le dessus sur la réalité. Là encore, une belle idée de mise en scène, pleine de sens et de représentation, car c’est grâce à cette réalité échappatoire que l’histoire se raconte et que les personnages évoluent. Un monde numérique (et sa fin à venir) qui donne à Caroline Poggi et Jonathan Vinel la possibilité de traiter un large éventail de sujets intéressants par leurs deux extrémités : l’évasion, le repli sur soi, l’isolement, la transition à l’âge adulte, la moralité du virtuel, mais surtout la vision du réel.

© Eat The Night

La fin d’un cosmos numérique qui fait écho à la véritable fin du monde qui semble se profiler à grands pas dans la vie réelle. En tout cas pour nos protagonistes. En commençant par Apolline, une jeune emo solitaire, qui, grâce à son avatar, prend le contrôle de la masculinité toxique qui l’entoure. Ou encore son frère Pablo, profondément ancré dans cette réalité où les traumatismes de la génération Z se combinent avec la peur, contraint de lutter pour mener une existence choisie et vivre sa passion amoureuse avec Night. Un arc narratif qui est d’ailleurs traité avec beaucoup plus d’amertume et de pessimisme par le tandem se confrontant constamment à l’univers de Darknoon, dont les frontières avec la réalité ne cessent de se troubler au fur et à mesure. Toutefois, il est évident que toutes ces idées, aussi bonnes et intéressantes soient-elles, aboutissent finalement à la même et unique finalité : Le fictif se substitue à la réalité. Malgré sa capacité à mettre en avant de nombreuses thématiques, cette voie unidirectionnelle finit par lasser et parfois même ennuyée. Envahis par une ambition trop grande, le duo s’est laissé emporter par une envie que leur budget ne leur permettait pas, sans vraiment réussir à contourner le problème. Mais ce qui est le plus perturbant, c’est que le long-métrage manque énormément de contexte. Limité à un court laps de temps de vie (défini par les derniers jours du jeu vidéo), tout le film progresse sans vraiment comprendre d’où l’on vient. Un libre-court à l’imagination à l’inévitable double tranchant qui, ici, nous plonge complètement dans un flot de questions sans réponses. Difficile donc de vraiment croire en ce que l’on regarde, de se laisser emporter par cette histoire et de ressentir pleinement les émotions que le duo veut nous faire vivre.

EN DEUX MOTS

Caroline Poggi et Jonathan Vinel réussissent techniquement à relever leurs propres défis en nous proposant une mise en scène précise, réfléchie et au service de leurs récits. Toutefois, à trop se focaliser sur le rendu esthétique, ils négligent l’histoire qui manque de contexte pour pouvoir réellement exister.

3

Note : 3 sur 5.


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