CRITIQUE | DOCU

TARDES DE SOLEDAD : une contemplation macabre

Critique | Exposition mortuaire d'un art plus proche de l'exécution que la tradition. Avec Tardes De Soledad, Albert Serra signe une nouvelle œuvre à haut risque, après son brûlant Pacifiction en 2022. Tout est là pour vous retourner l'estomac, dans tous les sens du terme d'ailleurs..

SYNOPSIS

À travers le portrait du jeune Andrés Roca Rey, figure emblématique de la tauromachie actuelle, Albert Serra esquisse les contours d’une vie marquée par la détermination et l’isolement propres aux toreros. Dans cette approche profondément intime, le réalisateur de Pacifiction propose une réflexion quasi mystique sur la corrida, en dévoilant autant sa beauté fugace et hors du temps que sa violence brute et archaïque.

© Tardes De Soledad

Tardes De Soledad est un film documentaire franco-luso-espagnol réalisé par Albert Serra, sorti en 2024. Le film est présenté au festival de Saint-Sébastien 2024 où il remporte la Coquille d’or.

NOTRE CRITIQUE

Après son expérimental Pacifiction, présenté à Cannes en 2022, le réalisateur espagnol Albert Serra poursuit son expédition cinématographique dans les profondeurs d’un genre qu’il trace lui-même. Avec ce documentaire mystique, le cinéaste laisse la star de la corrida se dévoiler et se définir par lui-même, dans un portrait de sang et de sueur..

C’est comme si l’on suivait le Cristiano Ronaldo de la corrida. Au plus près, la caméra braquée sur lui, voir collée sur la truffe pendant deux heures. Albert serra ne casse pas les codes, il les torture, à l’image de son protagoniste qui s’acharne sur l’animal. Avec Tardes de Soledad, on traverse toutes les émotions, vives et brûlantes, dans un véritable tourbillon intérieur. Le documentaire interroge même par sa nature : faut-il être « à charge » dans la forme ou simplement exploiter l’image, étant donné que la corrida se dénonce d’elle-même, dans sa brutalité et son absurdité ? C’est la deuxième option que choisit Albert Serra, rapportant l’abomination de la pratique de manière brute, sans artifices. Par son montage et ses choix de réalisation, le cinéaste dit absolument tout. Comme une anachronie perpétuelle, qui nous montre enfin ce que l’on connaît de loin. Dans Tardes De Soledad, la proximité avec le matador est saisissante et, là où l’on pourrait s’attendre à une humanisation, c’est exactement l’inverse qui se produit..

© Tardes De Soledad

Les premières minutes peuvent perturber. On pourrait penser qu’il y a un rituel acceptable, beau, dans les tenues, les techniques et la synchronisation qui entourent cet événement. Et pourtant, on est indéniablement rattrapés par la scène macabre, la mort en fin de spectacle, et le sac mortuaire de l’animal qui traîne dans le sable. L’humain n’existe plus au milieu de l’arène. Il n’y a que des personnes qui s’autosucent ou qui sucent la star. Pas une phrase sans évoquer l’épaisseur des couilles du matador. Pas une phrase sans insulter la mère du taureau.. Bien loin de l’idée de respect entre l’homme et l’animal que certains défenseurs de la corrida évoquent. Il n’y a pas de créature plus animale que celui qui tient la muleta. Par toute cette narration qui ne lâche jamais des yeux son protagoniste, on enchaîne les malaises palpables, mais nécessaires. Comme si cette atmosphère machiste exacerbée finissait presque par avaler le protagoniste, complètement annihilé par les situations de transe dans l’arène. On le sent presque pris au dépourvu, manipulé par ses pairs qui ne font que de gonfler son ego, l’érigeant presque en dieu. Tardes De Soledad devient alors tellement riche en thématiques qu’il est un véritable bijou cinématographique, malgré sa distance dans la façon de capturer l’image. Il reste cependant quelques répétitions forcées, avec des séquences qui durent.. et Dieu sait qu’Albert Serra aime faire durer ces moments. C’était déjà le cas avec Pacifiction.

Plus on avance, plus le malaise grandit, et on est pris par l’immersion macabre du documentaire. Les plans resserrés sur l’animal, les face-à-face tendus avec le torero, chaque instant est vécu à 100 %, et nous tiennent en haleine dans un pamphlet visuel qui surprend autant qu’il révolte.

EN DEUX MOTS

Albert Serra filme au plus près la pratique de la mort, comme un portrait anachronique du matador à la gueule d’acteur, comme une vraie fiction. Pourtant, tout est bien réel, même quand la cuadrilla flatte les deux testicules du protagoniste principal.

4

Note : 4 sur 5.


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