CRITIQUE | FILM

FATHER MOTHER SISTER BROTHER : du cinéma délicat

Critique | Après son tendre Paterson (2016) et son fascinant de maîtrise ’Only Lover Left Alive’ (2018), Jim Jarmusch revient avec un triptyque de récits ayant pour fil conducteur la famille. Le film a décroché le Lion d’Or à la Mostra de Venise, un honneur rare pour une œuvre aussi intimiste..

SYNOPSIS

Structuré en trois récits distincts, le film s’intéresse aux relations entre adultes et parents. Chaque segment met en scène une famille différente, où le malaise entre les membres se révèle à travers une accumulation de détails. Pour la première fois dans sa filmographie, Jim Jarmusch place ce thème au cœur de son propos. Refusant tout jugement, le cinéaste se contente d’observer et de juxtaposer des dynamiques familiales variées.

© Father Mother Sister Brother

Jim Jarmusch privilégie ici les personnages à l’intrigue afin de faire émerger ce qu’il décrit comme « l’étrangeté d’une famille« . De nombreux éléments du passé restent volontairement suggérés ou obscurs. L’humour n’est toutefois jamais absent, affleurant par touches discrètes : des clins d’œil entre les histoires, l’expression « and Bob is your uncle » ou encore l’apparition récurrente d’une montre Rolex..

NOTRE CRITIQUE

Father Mother Sister Brother peut déjà se vanter de son casting hyper prestigieux : Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Krieps ou encore Adam Driver. Construit en chapitres, le film dissèque avec humour feutré et gravité contenue les rapports complexes entre parents et enfants. Trois histoires, trois lieux (partant des collines enneigées du Nord-Est américain, en passant par Dublin, jusqu’à Paris), et toujours cette question qui plane : qu’est-ce qui nous relie encore les uns aux autres quand les mots manquent et que les liens se sont lentement effilochés ?

Ce qui frappe d’emblée dans Father Mother Sister Brother, c’est la facilité avec laquelle le spectateur s’identifie, souvent là où il ne s’y attend pas. On peut très facilement lâcher un rire nerveux en reconnaissant les situations malaisantes typiques des retrouvailles en famille. Des hésitations, des gestes maladroits, des regards qui en disent long sans prononcer un mot ou encore la dissimulation d’un mode de vie pour correspondre à des attentes. Chez Jim Jarmusch, la direction d’acteurs est principalement fondée sur l’écoute et le temps mort. Les regards, les pauses, les déplacements dans l’espace, tout est porteur de sens, ils apportent une vision d’un cinéma qui respecte la durée et l’ambiguïté du réel. Ce choix renforce l’authenticité émotionnelle du film, tout en exigeant une attention accrue du spectateur. En termes de jeu d’acteur, il n’y a rien à redire, tous sont parfaitement crédibles mais on retiendra particulièrement l’alchimie Vicky Krieps et Cate Blanchett en sœurs diamétralement opposées (l’une pétante et l’autre barbante mais toutes deux diablement attachantes). Dans la première histoire, Jeff et Emily traversent des paysages blancs et silencieux pour rejoindre leur père taciturne. La tension n’est jamais explosive, elle est intérieure, il y a comme un malaise constant imbriqué dans l’affection. La deuxième partie, centrée sur une mère et ses filles en Irlande, explore la compétition subtile et l’impossibilité presque comique de satisfaire le regard parental. Enfin, à Paris, les deux jumeaux orphelins errent dans l’appartement vide de leurs parents. La ville, ici, n’est pas un décor pittoresque mais presque un miroir de leur deuil profond, une beauté mélancolique traversée de souvenirs et de routines familières : regarder des photos, parler de rien, réapprendre à être ensemble.

© Father Mother Sister Brother

Le film, comme dit précédemment, a un rythme assez méditatif et donne l’impression d’une respiration lente, c’est là qu’il divise. Si certains spectateurs y verront un miroir de leurs propres maladresses familiales, d’autres risquent de fortement s’ennuyer et décrocher. Il n’offre pas de tensions narratives ou de révélations explosives et reste très terre à terre, sans artifice. Plus on avance au fil des trois histoires et plus Jim Jarmusch explore les liens en profondeur, ces derniers devenant de plus en plus complexes. La partie finale pose clairement ce questionnement : que reste-t-il du lien avec nos proches après leur départ, les connaît-on même réellement ou seulement ce qu’ils veulent bien nous montrer ? Jim Jarmusch interroge ces rapports avec beaucoup d’humour et de bienveillance, voire peut-être trop. On sent une grande retenue et pourtant, ce minimalisme narratif est précisément ce qui distingue le cinéaste. Il ne cherche pas à « raconter » une histoire, mais à faire ressentir ce que les liens familiaux impliquent. Beaucoup moins impactant et intéressant que ses prédécesseurs, Father Mother Sister Brother est un film particulier, comme une étrange méditation sur le poids et l’ambiguïté des liens familiaux.

EN DEUX MOTS

C’est lent, délicat, parfois frustrant et c’est justement dans cette lenteur que réside sa force. Jim Jarmusch nous invite avec humour, à observer plutôt qu’à juger, à ressentir plutôt qu’à comprendre pleinement, à accepter que certaines vérités familiales ne se disent jamais clairement.

3

Note : 3 sur 5.


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