CRITIQUE | DOCU

TRENTE : crise de la trentaine monétisée

Critique | Seb La Frite présente son documentaire en avant-première au Festival de Cannes. MDR. Encore un documentaire de youtubeur en pleine crise existentielle, ou simplement un nouveau défi absurde à infliger à ses followers ? Dans les deux cas, Trente de Seb La Frite ne nous donne pas la banane.

SYNOPSIS

À l’aube de ses trente ans, Seb retrouve une vidéo tournée à l’adolescence dans laquelle il imaginait l’homme qu’il deviendrait. Face au décalage entre ses projections passées et sa réalité actuelle, il décide de partir en Polynésie avec la première caméra qu’il s’était achetée à quinze ans.

© Trente

Au fil de ce voyage, il construit un journal filmé mêlant archives personnelles, rencontres et réflexions intimes. Entre quête de sens et émerveillement, Trente explore ce moment charnière où l’on questionne ses choix, son rythme de vie et la personne que l’on est devenu.

NOTRE CRITIQUE

Difficile de faire pire que Kaizen en 2024, pas vrai ? Eh bien contre toute attente, Seb La Frite réussit presque l’exploit avec son nouveau documentaire sobrement intitulé Trente. Quoi de plus épuisant qu’un énième youtubeur qui parle de lui pendant une heure ? Ils le font déjà trois fois par semaine sur YouTube, les voilà maintenant sur la Croisette du Festival de Cannes. Les youtubeurs français sont décidément inévitables.

Et encore une fois, c’est pour se plaindre. Devant Trente, on finit presque par se découvrir une âme de boomer droitard tellement on a envie de crier à l’écran : « Stooop chouiner frérot, tu es influenceur, trouve un vrai travail« . Surtout que la crise de la trentaine chez les créateurs de contenu, c’est devenu un genre cinématographique à part entière. Trente coche toutes les cases du bingo : le besoin de partir trèèès loin pour « se retrouver », la fatigue mentale causée par la pression du métier, le mal-être raconté face caméra sur fond de piano triste. Tout est là. Un constat posé sur lui-même sans jamais prendre le moindre recul sur sa position et l’impact d’un tel documentaire. Comme si le monde s’effondrait sur ses épaules, sans jamais considérer l’échelle des problèmes réels. On ne lui demande de commenter les guerres mondiales entre deux plans drone en Polynésie française (quoique), mais un minimum de conscience sociale ne ferait pas de mal. Parce qu’à écouter Seb La Frite se lamenter sur sa vie de créateur privilégié, difficile de ne pas lever les yeux au ciel. Ce genre de projet est devenu banal chez les youtubeurs, mais imaginez deux secondes un acteur de cinéma, un animateur tv ou un homme politique sortir exactement le même documentaire.. Tout est emballé dans une esthétique « authentique », avec musique tire-larmes et grandes phrases pseudo profondes.. Même les rencontres en Polynésie finissent par devenir gênantes. Chaque échange sert avant tout sa quête personnelle, au point de donner parfois une impression coloniale.. Ces gens qui ont peu, mais qui donnent beaucoup. Comment est-ce qu’on peut revoir ce montage final, ne jamais tiquer là-dessus et uploader ça sur YouTube ?

© Trente

« En fait, il faut que la baleine te choisisse dans les yeux« , « j’ai acheté un piano, mais je n’ai jamais le temps d’en jouer« . Quelques verbatims plus niaises les unes que les autres, qui confirment un constat : Trente est un projet profondément autocentré, peut-être nécessaire pour le youtubeur, mais inutile pour le spectateur. D’autant plus que le film est publié sur YouTube, avec son lot inévitable de publicités mid-roll parfois assez drôles. Voir s’enchaîner une publicité pour le Zoo de Beauval avec un chasseur au harpon qui abat un petit poisson.. ça résume à peu près tout. Enfin, Seb La Frite échoue aussi dans la forme. Tout y est extrêmement « youtubesque », et surtout artificiel. Le film est censé suivre un cheminement personnel auprès de natifs de Polynésie, mais il finit surtout par aligner des activités touristiques et de longues tirades sur la vie. Certaines scènes font « fabriquées », par exemple lorsque son hôte l’interroge sur sa crise de la trentaine.. Comme si tout était écrit, scénarisé, là où ce type de projet devient intéressant précisément lorsqu’il repose sur le spontané, sur une forme de sincérité proche du vlog. Il y avait pourtant une vraie idée à creuser. Quand Seb La Frite ressort ses archives d’enfance et sa toute première caméra, le documentaire touche quelque chose.

Il aurait pu reprendre uniquement cette caméra, partir réellement seul (sans équipe de tournage) et filmer cette escapade comme un carnet de voyage brut, maladroit, personnel. Là, son discours sur la déconnexion avec sa vie d’influenceur aurait eu du sens. Mais cette intention est rattrapée par l’obsession des « belles images » et des codes de YouTube. C’est à ce moment-là que Trente perd toute sa substance. Seb La Frite ne fait absolument rien sans penser à la rétention d’audience de la plateforme rouge.

EN DEUX MOTS

Délire YouTubesque malaisant, où un trentenaire transforme sa crise existentielle en contenu sponsorisé, sans se rendre compte de son propos ultra autocentré.. [insérer meme de Woody Harrelson en larmes avec des billets]

2

Note : 2 sur 5.


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