CRITIQUE | FILM

L’ODYSSEE : Nolan frôle le naufrage

Critique | Il revient tous les trois ans avec un nouveau long-métrage. Le grand Christopher Nolan, le cinéaste qui rassemble les cinéphiles les plus ardus et le grand public, revient avec l’adaptation d’un récit universel et d’une ampleur culturelle colossale sur les grands écrans. L'Odyssée est enfin là.

SYNOPSIS

Après la chute de Troie, le légendaire Ulysse entame son retour vers Ithaque, convaincu que quelques semaines suffiront pour retrouver les siens. Mais la colère des dieux transforme son voyage en une interminable odyssée où monstres, tempêtes, créatures mythologiques et choix impossibles mettent à l’épreuve son intelligence, son courage et son humanité. Pendant ce temps, son royaume sombre dans le chaos et l’espoir de revoir son roi s’amenuise.

© L’Odyssée

À Ithaque, Pénélope lutte pour préserver le trône face à des prétendants prêts à tout pour s’en emparer, tandis que Télémaque part sur les traces d’un père qu’il connaît à peine. Entre aventure épique, drame familial et réflexion sur les conséquences de la guerre, le film revisite le célèbre mythe d’Ulysse en racontant le prix du retour, lorsqu’un héros découvre que rentrer chez soi peut être l’épreuve la plus difficile de toutes.

NOTRE CRITIQUE

Après le succès planétaire de son biopic sur le créateur de la bombe atomique, Oppenheimer, le cinéaste anglais a obtenu carte blanche par les studios Universal. Il est l’un des rares réalisateurs élus qui arrive à vendre son film par la simple apparition de son nom sur une affiche. L’Odyssée de Christopher Nolan était donc attendue au tournant, et elle est annoncée comme le pic de sa carrière.

Quelle ne fut pas notre déception devant son dernier bébé, qu’on a pourtant eu la chance de découvrir dans les meilleures conditions imaginables. Une projection comme Christopher Nolan l’avait pensée : sur l’immense écran IMAX au format 1,43:1 du Pathé Odysseum de Montpellier, en pellicule 70 mm. Et pourtant, ce voyage ne nous a pas tant dépaysés. L’Odyssée d’Homère était-elle véritablement un récit qui convenait à la patte artistique de Christopher Nolan ? On le sait, le bonhomme n’a de cesse que de mettre en scène le réel et ses dérives sous toutes ses formes. Inception, Tenet, Interstellar et même sa trilogie The Dark Knight sont des œuvres profondément ancrées dans le réel. Un réalisateur comme Christopher Nolan peut-il adapter un conte mythologique fantastique sans faire du fantastique ? Ou est-il dans l’incapacité de se projeter dans cet univers de monstres et de dieux ? En réalité, il ne le peut pas, tout simplement. Même s’il essaie de se refaire une santé, il n’y arrive pas. C’est plus fort que lui. Avec cette adaptation de L’Odyssée, il se heurte violemment à ses convictions cinématographiques. Christopher Nolan se retrouve confronté aux limites du réel. Non, Polyphème le cyclope ne sera pas fait de VFX. Ils ont construit un animatronique de dix-huit mètres dans une grotte très obscure pour masquer ses défauts. La caméra épaule filme en tremblant pour qu’on croie au fantastique. Au final, L’intégralité de ces trois heures de croisière sont péniblement avares en bestiaire. Et lorsqu’il peut éventuellement y en avoir, Christopher Nolan ne fait même pas l’effort de correctement filmer son danger. Ça l’embête d’introduire en VFX Scylla, de filmer en large Charybde, ou de focus un petit peu plus sur ces sirènes cachées derrière des nuages, entre deux mises au point laborieuses. Le cinéaste est dans l’incapacité d’embrasser la mythologie qu’il adapte et ses partis pris techniques l’en empêchent grandement.

© L’Odyssée

Celui qui ne jure que par la pellicule Imax, découvre qu’il est difficile de faire du grand spectacle avec une caméra de plus de cent kilos, sur un rafiot en bois en pleine mer.. Cela se ressent sur le générique de fin qui ne dure qu’à peine cinq petites minutes. Le film s’est fait en petite équipe dans des conditions réelles et surtout extrêmes par instant. Un parti pris que l’on peut saluer, mais qui frustre à un haut niveau le spectateur qui se retrouve devant un long-métrage anti-spectaculaire au possible. Pourtant le ratio Imax est impressionnant, notamment lors des séquences de tempêtes et sur le siège de la cité de Troie. Superbement cadré, avec une photo aux petits oignons signée Hoyte Von Hoytema que l’on ne présente plus. Cependant, l’épopée manque clairement de contemplation et de souffle épique. Christopher Nolan enchaîne les péripéties, quitte à oublier la douleur que peuvent éprouver ses personnages secondaires. On ne sent jamais véritablement ce voyage éprouvant, le soleil n’est jamais écrasant, la solitude, la faim, la peur, ces sentiments sont aux abonnés absents. Telles des marionnettes, les protagonistes sautent de dangers en dangers sans réelles évolutions. Une menace, une résolution rapide, une fuite en bateau et on enchaîne avec autre chose. Finalement, L’Odyssée est une épopée assez intimiste, mais qui essaie de garder le spectateur éveillé en incluant quelques séquences de batailles au corps à corps assez chaotiques. On savait que Christopher Nolan avait beaucoup de mal à les filmer, alors il essaie de cacher tout ça en utilisant le procédé de la shakey cam. Cela rend les séquences d’actions pour la grande majorité assez illisibles et peu organiques. Celles et ceux qui pensaient voir au moins deux ou trois combats à l’épée peuvent se rhabiller.

© L’Odyssée

Pas même lors de la séquence des enfers, pourtant l’un des passages les plus attendus de l’épopée, qui se retrouve expédiée bien trop rapidement, à l’image du reste du film. Christopher Nolan est attrapé par les limites de la technologie dont il vante pourtant les mérites : les projecteurs IMAX 70 mm ne permettent pas de tenir des films dépassant les trois heures. On espère donc découvrir un jour une Director’s Cut de cette Odyssée, qui aurait peut-être même mérité d’être une nouvelle trilogie dans la filmographie du cinéaste. Cela aurait permis de raconter pleinement tout ce qu’il y avait d’utile, sans pour autant avoir à charcuter ses séquences et avoir recours à un montage alambiqué. Le meilleur morceau du film reste quand même son dernier acte. Le retour tant attendu d’Ulysse à Ithaque est le grand moment de cette fresque. Entre tension à son paroxysme, émotion, et jeux d’acteurs bouleversants. Des acteurs et actrices qui ont d’ailleurs tous et toutes leurs moments pour briller au moins une fois à l’écran (sauf Mia Goth), et dieu sait qu’il y a énormément de monde au casting. C’était déjà le cas dans Oppenheimer, et Christopher Nolan le confirme à nouveau ici. Tout le monde a le droit de toucher à la balle. Très heureux de retrouver Ryan Hurst en mentor et Samantha Morton en Circe (Nolan doit être un fan de The Walking Dead visiblement). Zendaya malgré son peu de temps à l’écran, brille de mille feux, Anne Hathaway impériale en Pénélope d’Ithaque, John Leguizamo touchant. On sent Tom Holland très impliqué, un Matt Damon impérial, mais celui qui vole bien la vedette à bien des comédiens, c’est bien Robert Pattinson en méchant sournois et manipulateur. Ça met l’eau à la bouche pour son incarnation du danseur visage Scytale dans la troisième partie de Dune en décembre.

L’Odyssée est un long-métrage indéniablement bien emballé, mais qui souffre des partis pris de son cinéaste qui ampute tant de choses à cette épopée. A commencer par le fantastique. Pourtant le cinéaste a déjà su à de nombreuses reprises nous faire vibrer dans bien des périls. On sent malgré tout Christopher Nolan plus optimiste sur le monde qui l’entoure que dans Oppenheimer, et cela se reflète aussi bien dans ses personnages que dans son final lumineux. Le tout est porté par une partition de Ludwig Göransson, un peu plus discrète que d’habitude. Un film à voir cependant en salles, qui peut valoir le prix d’un joli billet de cinéma, malgré ce qu’on peut lui reprocher.

EN DEUX MOTS

Malgré sa palette de personnages hauts en couleur et ses thématiques fortes, Nolan peine à insuffler l’épique. En résulte un joli film anti-spectaculaire qui n’éprouve jamais assez ses personnages et se contente d’aller de péripéties en péripéties. Un beau divertissement, mais assez mineur dans une filmographie comme celle-ci. Pour notre plus grand regret. 

3

Note : 3 sur 5.


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